Le parcours d’un enfant assisté de la Seine au XIXè siècle

Mon arrière-arrière-arrière grand-père, Emile Benoni Leblanc, est un enfant assisté de la Seine. Né à Paris de père inconnu et confié à l’assistance publique par sa mère, il sera envoyé en nourrice en Bourgogne puis vivra dans le Morvan où il fondera une famille avant de décédé prématurément, à l’âge de 36 ans. Émue et intriguée par son parcours, j’ai tenté de comprendre sa vie, et à travers lui, le sort des enfants assistés de la Seine dans la deuxième moitié du XIXè siècle.

Paris au XIXe siècle

Prenons la direction du Paris de l’époque. Nous sommes en 1844 et la vie connait un accroissement démographique important, dû à l’exode rural des habitants des campagnes françaises, qui viennent chercher du travail dans la capitale. La ville change de visage et s’industrialise, le chemin de fer fait son apparition à partir de 1837 et le clivage entre les classes sociales est de plus en plus marqué. La main d’oeuvre rurale venue tenter sa chance à Paris s’appauvrie et s’entasse dans les vieux quartiers insalubres du centre. Les ruelles sont sombres et sinueuses, la pauvreté et la saleté est partout, entrainant des épidémies. Le célèbre baron Hausmann n’est pas encore passé par là et la ville n’a encore rien à voir avec celle qui nous connaissons aujourd’hui.

Vue de Paris au XIXè siècle, avant les travaux du baron Haussmann – Sources: Geneanet

La naissance d’Emile

C’est dans ce contexte que le petit Emile vient au monde par un jour pluvieux de la fin février 1844. Sa mère, Amable Rosalie Leblanc, accouche à l’hospice de Port-Royal, également appelé la Maternité de Paris.

Maternité Port-Royal – Sources : ihmcs.fr et leplaisirdesdieux.fr

Si de nos jours, l’accouchement à l’hôpital est la norme, au XIXè siècle et avant cela, il était plutôt rare. En effet, la médecine n’était pas encore très avancée et certaines règles essentielles ne sont pas encore connues. L’antisepsie et l’asepsie sont  par exemple introduites en France à partir de 1874 après les travaux de Louis Pasteur sur le rôle des bactéries. Avant cela, les hospices sont alors des lieux où les bactéries prolifèrent et que l’on évite donc au maximum. Les maternités sont des mouroirs et seules les femmes miséreuses y accouchent. Pour la maternité de Port-Royal, le risque d’y décéder est 19 fois plus élevé qu’à domicile. L’hospice est donc synonyme de misère et de mort. De manière générale, les femmes accouchent à domicile avec l’aide de sage-femmes ou de médecins mais les femmes les plus pauvres n’ont pas les moyens de leur faire appel où n’ont même pas de domicile. Elles sont donc contraintes d’accoucher à l’hôpital. C’est le cas de la mère d’Emile, qui entre à l’hospice le 3 janvier 1844, comme le montre le répertoire d’admission.

Registres des entrées de la maternité de Port Royal – Source: archives AP-HP

Elle accouchera le 23 février, à huit mois de grossesse et confie son nouveau né à l’hospice dès le lendemain. Il y sera admis en tant qu’enfant trouvé sous le numéro 753.

Registre d’admission des enfants trouvés de la Seine – AD Paris

Le placement en nourrice : départ pour la Bourgogne

Nous retrouvons en effet la trace de notre Emile sur le registre de réception des enfants trouvés, abandonnés et orphelins de l’Hospice de Paris. Ce registre, même s’il contient peu d’informations, est le seul document conservé par les archives et citant Emile Benoni en tant qu’enfant de l’assistance publique. En effet, si des dossiers étaient créés et remplis pour chaque enfant, seule une minorité de ces dossiers à été conservée, ce qui n’est pas le cas du dossier 753, numéro d’ordre attribué à notre ancêtre. Nous n’en saurons donc que peu sur sa vie d’enfant abandonné, mais les informations recueillies permettent de comprendre comment la branche des Leblanc c’est ensuite retrouvée dans la Nièvre par la suite. 

Le registres indique en effet que Emile est envoyé en nourrice le 3 mars, à tout juste dix jours, en Bourgogne. A l’époque, les enfants sont envoyés en nourrice dès leur plus jeune âge, à la campagne, et ne restent que très peu à l’hospice. Ils sont ainsi placés dans des familles d’accueil chargées de les nourrir et de les élever. L’Administration rémunérait ces familles pour cela et une bouche en plus à nourrir ne changeait souvent pas grand chose pour ces familles le plus souvent nombreuses. La région du Morvan, dans le centre de la France, était très réputé pour la qualité de ses nourrices. Certaines femmes devenaient nourrices « sur lieu », c’est-à-dire qu’elles se rendaient à Paris pour travailler au service de riches familles. Les autres, les nourrices « sur place » accueillent les enfants chez eux. Si tout se passait bien, les parents traitaient ces petits orphelins comme leur propres enfants. Malheureusement, la mortalité infantile était très élevée, notamment chez ces enfants placés en nourrice. Sur la page du registre où nous retrouvons Emile, huit autres enfants sont cités. Trois d’entres eux mourront moins d’un an après leur placement en nourrice et un quatrième décède rapidement à l’hôpital. Pour le cas d’Emile, il est envoyé en nourrice à Beaune, en Côte d’Or, à plus de trois cents kilomètres de Paris. Les chemins de fer ne sont pas encore développés à cette époque et le trajet se fait probablement par la route, en diligence. Une nourrice était souvent chargée de conduire 2 à 4 enfants en campagne, pour un voyage d’un trentaine d’heure, la diligence n’avançant qu’à une vitesse de 9 ou 10 kilomètres par heure. Emile arrive donc dans une famille de Beaune aux alentours du 5 mars mais nous n’avons pas plus d’informations la famille qui l’accueille ou son parcours. Nous ne retrouverons sa trace que vingt-deux ans plus tard, sans rien savoir de son enfance.

Emile est devenu adulte

Nous voici à Sully, petite commune de Saône-et-Loire connue pour son château, l’un des plus beau de la région qui a vit naitre le futur président de la République, Patrice de Mac Mahon qui entrera en fonction sept ans plus tard.

Château de Sully et rue du village – Sources: Geneanet

Pour l’instant, la France est sous le Second Empire, dirigé par Napoléon III suite à son coup d’État en 1852 qui marqua la fin de la Seconde République. Sully se situe à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Beaune où Emile Benoni a probablement passé une partie de son enfance. Nous ne savons pas du tout comment il se retrouve à Sully, mais en 1866, il apparait sur le recensement de population de la commune. La ville compte cette année là 1408 habitants répartis sur près d’une trentaine de lieux-dits et hameaux, comme il est courant dans les communes rurales.  Il y a environ 272 couples mariés, 43 veufs et 80 veuves, 327 garçons et près de 350 filles. Emile Benoni réside au hameau de Bouton qui compte 15 maisons pour 61 habitants, situé au nord du village, en recul de la route menant au fameux château de Sully. Le hameau est entouré de terres labourables (jaune pâle sur le plan), de prés (vert pomme) et de vignes (rouge pâle), que l’on trouve principalement au nord de la commune. Quelques vergers agrémentent également les jardins des maisons. Emile est domestique, probablement domestique agricole dans cette commune rurale. Il réside dans la famille de ses employeurs: Lazare Diard, un fermier de 34 ans, sa femme Sophie, 25 ans et leurs trois jeunes enfants. Le couple emploie deux autres domestiques en plus d’Emile: Claude 27 ans et Jeanne 36 ans. Notre Emile est inscrit sous le nom de Emile Benoit Leblanc. Le prénom Benoni à été transformé en Benoit, probablement parce qu’il est peu courant et donc mal compris. Il a vingt-deux ans et aide la famille aux champs.

Recensement Sully 1866 – Source: AD 71

Un mariage, et le passé d’enfant assisté ressurgit

Durant quelques années, Emile continue probablement de travailler comme domestique agricole, journalier ou manoeuvrier à Sully et dans les villages environnants. Il rencontre Marguerite Durand, une jeune femme de son âge, fille d’un cultivateur de Sémelay, village du Morvan situé à plus de soixante kilomètres de Sully où nous l’avons vu pour la dernière fois. Le trajet représente près de 6h de diligence et plus de 14h de marche. Nous ne savons donc rien des circonstances de leur rencontre, mais début novembre 1872, le premier ban de mariage est publié dans la commune de Sémelay ainsi que dans celle de Sully, où réside toujours Emile. Le 23 décembre 1872, à la veille du réveillon de Noël, Marguerite et Emile se marie en la maison commune de Sémelay, ainsi qu’à l’Église probablement. Il a 28 ans et son passé d’enfant abandonné ressurgit puisque l’acte de mariage indique qu’Émile Benoni Leblanc est élève de l’hospice de Paris et fils naturel de Amable Rosalie Leblanc et de père inconnu.

Acte de mariage – Source: AD 58

Le mariage est célébré en présence de proches dont plusieurs sont cités comme témoins. L’épouse est accompagnée de son père, Jean Durand, journalier de 60 ans, de son oncle Jean Marie Durand, propriétaire de 52 ans et de François POURNY, 26 ans et vigneron à la Bussière, probablement l’un de ses amis. Emile, de son côté, est accompagné de Jean Cloix, garde particulier au château de la Bussière, agé de 70 ans, et de Lazare Clement, propriétaire au hameau de Mary, agé de 65 ans, qui sont cités comme amis de l’époux. Emile signe son acte de mariage d’une écriture plutôt soignée, ce qui nous montre qu’il a reçu une certaine instruction durant son enfance. L’instruction, à cette époque, n’était pourtant pas systématique. En 1833, la loi Guizot oblige les communes de plus de 500 habitants à avoir une école pour garçons et en 1850, la loix Falloux, qui cherche à développer l’enseignement primaire, impose une école de garçons à toutes les commune, ainsi qu’une école de filles pour celles qui en ont les moyens. Ainsi, il est fort probable qu’Émile ai été scolarisé durant son enfance et qu’il ai appris à lire et à écrire.

Signature d’Emile sur son acte de mariage – Source: AD 58

Après leur mariage, le jeune couple s’installe au hameau de Marry, appartenant à la commune de Sémelay. Toute la famille de Marguerite s’y trouve, c’est peut être pour cela qu’ils s’y installent à leur tour. Même si Marry fait partie du territoire de Sémelay, il faut pourtant près d’une heure et demi de marche pour relier les deux lieux. Les communes rurales sont souvent très étendues et composées de hameaux et lieux-dits épars. Le petit hameau d’une trentaine de maison est entourée de champs et de terres labourables.

Hameau de Marry sur les cartes d’État-major – Source: Remonter le temps IGN

Un décès trop jeune

Emile travaille comme journalier pour les cultivateurs voisins. Sa femme exerce le même emploi puisque le métier paie peu. Le salaire est en effet payé à la journée et ne monte qu’à environ 1,70 francs par jour. Celui des femmes est même surement moins élevé pour le même emploi. Pour comparaison cette somme permet d’acheter environ 1,5kg de boeuf de qualité moyenne ou 1 canard et 500g de pain au froment. Emile et Marguerite vivent donc probablement très modestement. Mais en 1874, la famille s’agrandit et un petit Jean voit le jour par une belle journée d’Aout. Comme il était courant à l’époque, Marguerite accouche chez elle, au hameau de Marry, vers 19h.  Dès 8h du matin le lendemain, Emile parcours les 6km de marche pour se rendre au village afin de déclarer la naissance de son fils. Il est accompagné de deux hommes qui seront les témoins: Claude Bouillot son voisin et Jean Marie Durand, oncle maternel du nouveau né. La vie continue son chemin et le petit Jean passe les premières années critiques, la mortalité infantile étant encore assez élevée. Marguerite tombe enceinte d’un second enfant en 1880, près de six ans après la naissance de leur premier enfant. Mais au mois de mai, alors qu’elle doit accoucher dans trois mois, la vie s’arrête brutalement pour Emile qui meurt le 9 mai 1880 sans voir naitre son deuxième enfant. Il n’a que 36 ans et nous ne savons rien des circonstances de son décès, si ce n’est qu’il est décédé à son domicile, au hameau de Marry. Est-il tombé malade ? A t-il été victime d’un accident ? Il laisse derrière lui son épouse de 35 ans, enceinte, et leur petit Jean qui n’a que 5 ans. Sur son acte de décès, il est indiqué « Leblanc Emile, agé de trente-sept ans, élèves des Hospices ».

Acte de décès – Source: AD 58

Ainsi, un enfant abandonné est poursuivit toute sa vie par les conditions de sa naissance, qui sont mentionnés sur tout les actes d’état-civil de sa vie, même des années plus tard. Trois mois après son décès, son second enfant viendra au monde. C’est une petite fille nommée Philiberte qui connaîtra malheureusement le sort de beaucoup d’enfants puisqu’elle meurt à l’âge de sept mois. La vie d’Émile se poursuivra donc à travers son fils Jean, notre ancêtre.

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