Partons aujourd’hui à la découverte de mon ancêtre Charles Emile Roguin, qui va nous raconter son histoire. C’est l’occasion d’un exercice d’écriture où je prend la plume (ou plutôt le clavier) pour donner de la voix à mon ancêtre. Le récit de sa vie est issu de mes recherches généalogies à travers l’état-civil, les archives militaires ou encore les archives du personnel de la SNCF. Le tout est romancé afin de donner de la vie et du relief à son histoire. Je lui laisse donc la parole, pour le récit de sa vie.
« Mon nom est Charles Emile Roguin, et je vais vous raconter mon histoire. Tout commence un jour de fête ! C’est le dimanche de Pâques de cette année 1880. C’est à 4h30 du matin, en ce 28 mars, que je pousse mon premier cri au domicile familial. Je suis une fierté pour mes parents car je suis leur premier enfant et de plus un garçon, pour la plus grande joie de mon père. Il est tellement fier qu’il ne tarde pas à me déclarer auprès de l’officier d’état-civil, à peine quatre heures après ma naissance. Pour cela, il est accompagné de mon grand-père et d’un oncle maternel. Il me donna les noms de Charles, comme lui, et Emile.

À cette époque, mes parents, Charles Eugène Roguin et Marie Célinie Genesseau, sont mariés depuis un peu moins d’un an. Mon père est fileur et ma mère ne travaille pas. Ils sont installés dans le petit village de Hannogne-Saint-Martin, où ils se sont mariés et où ma mère a grandi. J’y passerai également mon enfance. C’est une commune des Ardennes, entourée de terres labourables et de pâtures, très axée sur la culture de fibres textiles, industrie très présente dans la région. Les deux villages de Hannogne et de Saint-Martin, sur les bords du Canal des Ardennes se sont réunis pour former une commune qui compte un peu plus de six cents habitants au moment de ma naissance. Ce sont les grandes heures du village, qui verra sa population diminuer par la suite.

Après ma naissance, ma mère enchaîne les grossesses. En l’espace de dix ans, j’accueille six sœurs cadettes. La première, Marie Odile, à tout juste un an de moins que moi. Nous accueillons ensuite Éléonore Rosalie dans notre petite fratrie. En 1884, Ernestine Coralie voit le jour mais elle ne survit que quelques mois, la mortalité infantile étant encore très élevée à cette époque, malgré la présence de sages-femmes dans les communes voisines. La fratrie s’agrandit encore et encore : Ernestine Augustine, Zélonide Amélie et Hortense Hélène, cette dernière mourant très tôt. À onze ans, je perds ma jeune sœur Eléonore, qui n’a que sept ans. En 1891, j’ai donc trois sœurs cadettes et j’attends désespérément l’arrivée d’un frère. Mon rêve se réalise car ma mère met au monde un garçon, Léon Emile en 1892, puis Maurice Henry deux ans plus tard. Nous sommes enfin à égalité : trois filles et trois garçons. Mais ça ne s’arrête pas là ! L’année suivante, une nouvelle fille naît mais ne survit qu’un mois. En 1896, Hortense Marie Henriette rejoint notre grande famille, suivit de Jeanne Joséphine. Malheureusement, la vie est dure à cette époque. Mes deux jeunes sœurs décèdent dans leur première année de vie. J’ai alors 19 ans et je suis l’aîné d’une fratrie de six enfants. Je décide de m’engager dans l’armée l’année de mes vingt-ans, pour alléger la charge de mes parents. De toute façon, le tirage au sort m’aurait certainement envoyé faire mon service militaire.
Le jeudi 5 avril 1900, je prends la route de Mézière, où se trouve le bureau du recrutement militaire. Je parcours les quinze kilomètres qui me séparent du début de cette grande aventure. Je me présente avec les documents demandés : acte de naissance, certificat de bonnes vie et mœurs et extrait de mon casier judiciaire. Je passe une visite médicale et me voilà militaire ! J’intègre le 3ème régiment de Zouaves. Je suis très heureux de cette affectation. Les Zouaves appartiennent en effet à l’armée d’Afrique et sont basés en Algérie. Après vingt ans passés dans mon village, je vais découvrir le monde.

Cinq jours de voyage me mènent à Constantine. Le dépaysement est total ! La ville compte près de 50 000 habitants, je n’ai jamais vu autant de monde. Le marché de Sedan que j’ai connu dans mon enfance me semble maintenant minuscule à côté. Le soleil est plus fort que dans mon village natal, les températures plus élevées aussi. Heureusement, nous ne sommes pas en plein désert mais dans le nord de l’Algérie, dans les montagnes de l’Atlas. L’altitude maintient un climat agréable. Les paysages sont magnifiques, la culture différente. Tant de changements !


Je m’installe à la caserne de la Casbah et revêt mon uniforme, inspiré de la tenue traditionnelle masculine algérienne.

Je passerai quatre années en Algérie car la période est calme et que je ne suis pas amené à participer à une campagne militaire. J’accomplis des opérations de maintien de l’ordre à travers toute l’Algérie et grimpe petit à petit les échelons grâce à ma bonne conduite et mes compétences : je passe caporal en 1902, puis sergent en 1904, quelques jours avant mon retour pour la France. Le cinq avril 1904, soit quatre ans jours pour jours après mon engagement volontaire, ma période de service prend fin et je passe dans la réserve de l’armée active. Le temps de rentrer en France est arrivé. Je suis triste de quitter cette partie de ma vie mais fier du chemin parcouru. Cette expérience m’aura beaucoup changé. Physiquement, mes cheveux châtains ont été éclaircis par le soleil, ma peau a bruni des moments passés en extérieur et j’ai pris de la carrure malgré ma petite taille. J’ai également beaucoup muri au contact de mes camarades et de la population locale. Mais il est temps de laisser tout cela derrière moi et de retrouver ma famille et mon village.
Je m’installe donc près de ma famille dans mon village natal d’Hannogne-Saint-Martin et reprend ma profession de fileur de laine. Mes parents et mes frères et sœurs sont ravis de me revoir. Je suis heureux de ce retour parmi les miens, mais la vie me semble bien monotone après l’Algérie. Mon retour me permet également de renouer avec mes amis et connaissances, notamment Amélie Désirée Charbau, qui travaille également comme fileuse. Cette jeune femme de mon âge a toujours vécu à Hannogne Saint-Martin et je la connais depuis l’enfance. Nous tombons amoureux et nous marions de manière un peu précipitée après avoir appris la grossesse d’Amélie.

La cérémonie civile à lieu à la maison commune de notre village le 4 mars 1905 en fin d’après-midi. Nous sommes entourés de nos parents respectifs et de nos familles et amis. Nous nous rendons également à l’église, chef-d’œuvre du XIIIè siècle, pour nous unir devant Dieu. La seconde plus grande aventure de ma vie commence : je deviens chef de famille. Six mois après notre mariage, nous accueillons notre premier enfant, une petite fille que nous nommerons Marie Hélène. Notre vie de famille est lancée et nous décidons de quitter les Ardennes.
Le 17 septembre 1905, j’intègre la Compagnie des chemins de fer de l’Est en tant qu’équipe en régie à Coucy-les-Eppes dans l’Aisne. Nous nous installons donc, Amélie, Marie Hélène et moi, dans cette petite commune au nord-ouest de Reims, à 88km de Hannogne-Saint-Martin. Nous y résiderons deux mois avant que je sois muté à Reims, au même poste, mais avec une augmentation de salaire.
C’est un grand changement pour mon épouse qui n’a connu que les villages de campagnes et même pour moi car il y a le double de la population de Constantine que je trouvais déjà immense ! La ville est animée grâce à l’essor démographique et industriel qu’elle a connu au XIXè siècle. Le commerce des vins de champagne et l’industrie textile sont très actifs, de nombreux bâtiments ont vu le jour : palais de justice, théâtre, cirque… Il y a même le tramway électrique, qui remplace le tramway tracté par des chevaux. Nous prenons le temps de savourer cette nouvelle vie bien différente du quotidien que nous avons connu dans les Ardennes.
La famille va s’agrandir petit à petit. Le 24 juillet 1907, Amélie met au monde un deuxième enfant, Eugène Robert. Je suis si heureux d’avoir un fils. Notre petit Robert ne fait que confirmer notre bonheur. J’ai un bon travail bien rémunéré, nous vivons dans une ville pleine de divertissements, tout près de la gare et nous avons deux enfants en bonne santé. La vie est belle et le sera encore quelques années. Je reste proche de ma famille restée dans les Ardennes. Nous échangeons régulièrement des lettres. En 1907, je me rend au mariage de ma sœur Ernestine à Hannogne-Saint-Martin. Mes déplacements sont peu chers grâce aux facilités de transports dont je bénéficie par mon travail aux chemins de fer de l’Est. En 1908, un troisième enfant agrandi notre famille. C’est encore un garçon, que nous appellerons Pierre Auguste. Deux ans plus tard, nous accueillons Jeanne Augustine. J’obtiens également une promotion cette année-là, en devant Homme d’équipe. En 1911, Amélie accouche de Léon Maurice. Puis vient Gabriel Eugène en 1913. Mais en 1914, la vie bascule et la France entre dans le chaos : c’est la Première Guerre Mondiale.
Le 4 septembre, les allemands bombardent la ville et notamment la cathédrale Notre-Dame, fierté des Rémois. Les obus tombent quotidiennement sur la ville, les dégâts sont importants et le nombre de victimes civiles et militaires terrifiant. On compte 543 morts en septembre 1914, 402 le mois suivant. Ma femme accouche quelques jours avant l’envahissement allemands. L’insalubrité et les dangers de la guerre nous toucherons de plein fouet avec la mort de Maurice Alexandre le 1er Novembre 1914 à tout juste deux mois. Je suis rappelé à l’activité pour servir le pays contre l’ennemi. Je m’inquiète pour mes deux frères cadets. Léon à 22 ans, Maurice tout juste 20 ans, et ils sont tous les deux mobilisés pour le conflit. Je m’inquiète aussi pour ma femme qui se retrouve seule avec nos enfants : Marie Hélène 9 ans, Robert 7 ans, Pierre 6 ans, Jeanne 4 ans, Léon 3 ans et Gabriel le bébé. La ville est dévastée et la moitié de la population fuit sous les bombes. C’est ce que nous ferons pour le bien de nos enfants.


Pour cela, il faut attendre la remise en route des transports ferroviaires de Reims car le voyage avec 6 enfants coûte cher. Nous choisissons de nous installer à Provins dans le sud-est de l’Île-de-France. L’offensive allemande arrivant de l’est, un déplacement en région parisienne nous semblait sûr. La vie continue mais une mauvaise nouvelle arrive. Mon frère Léon est mort au front. Il a été touché, le 26 août 1916, par un éclat d’obus à la poitrine alors qu’il se trouvait dans les tranchées.
En février 1917, nous accueillons une petite fille qui vient illuminer nos vies après tant de soucis et de malheur. Elle naît à l’Hotel-Dieu de Provins en présence d’une sage-femme. Nous la prénommons Marguerite Emilienne. Son deuxième prénom rend hommage à mon frère décédé au combat quelques mois plus tôt et dont le deuxième prénom était Emile. 1918 arrive et enfin, la guerre se termine. Le 11 novembre, l’armistice est signé. J’apprends que mon autre frère Maurice est rentré sain et sauf à la maison et est décoré pour son courage. Nous restons à Provins qui nous a recueilli lorsque nous avons fuit les bombardements de Reims. Nous aurons deux derniers enfants qui viendront agrandir notre famille : Maurice Marie Joseph le 11 mars 1919 et Renée Blanche le 4 septembre 1920. J’ai quarante ans et ma vie a déjà été bien remplie.
Nous retournons à Reims au début des années 1920. La ville se relève doucement de la guerre et reçoit la croix de la Légion d’Honneur. Nous emménageons donc à la gare de Reims où je travaille toujours comme cheminot. Notre fille aînée s’est mariée en 1925 et huit enfants vivent encore avec nous. Ils prennent leur envol chacun leur tour. Jeanne se marie en 1929, puis Robert en 1930. Nous accueillons nos premiers petits-enfants. L’année 1931 sera dure pour moi. Mes parents décèdent l’un après l’autre. Ma mère d’abord, le 18 avril, puis mon père le 14 août. J’ai 51 ans mais leur décès me pèse beaucoup. Heureusement, les événements heureux reprennent. Mon fils Pierre se marie à son tour en 1934. A 55 ans, je prends ma retraite et nous décidons de rester à Reims où nous avons fait notre vie, Amélie et moi.
Les mariages s’enchaînent : Marguerite en 1935, Léon en 1937, Gabriel en 1939. La famille s’agrandit de nombreux petits enfants.

Malheureusement, la France replonge dans la guerre avec l’Allemagne. Nous sommes en 1939 et j’ai 60 ans. Les allemands entrent à Reims le 11 Juin 1940. La période d’occupation n’est pas facile. Il y a des réquisitions, la mise en place du rationnement, des arrestations et des déportations. Mais la deuxième guerre mondiale est plus facile que la première pour la ville. Les destructions ne sont pas si nombreuses. La guerre est plus calme pour nous. Heureusement, les alliés entrent dans la ville le 30 août 1944 et nous délivrent de l’occupation allemande. La fin de ma vie se poursuit avec toujours des mariages et des naissances. Mais le 31 août 1951, Amélie s’éteint. Celle qui a partagé ma vie durant plus de quarante ans n’est plus là et la vie me parait bien triste sans elle. Je lui survivrai huit ans avant de m’éteindre à mon tour le 17 février 1959 à Reims. J’ai 78 ans. »
0 commentaires